Symposium du Dragon — II
Symposium du Dragon — II
Art Quam Anima
May 25, 2026
Qu'est-ce que le corps sait que le langage ne peut pas dire ? Une soirée autour de Crystal Pite au 28 rue du Dragon.
Pour sa deuxième édition, le soir du 25 mai 2026, le Symposium du Dragon a changé de méthode. Plutôt que de partir d'une question, Lise a proposé de partir d'une œuvre : placer une artiste au centre de la table et laisser les questions philosophiques venir d'elle, au lieu de les lui apporter. Le choix s'est porté sur la chorégraphe canadienne Crystal Pite. Huit participants se sont réunis autour d'une longue table chez Art Quam Anima, au 28 rue du Dragon : Joséphine, Daphné, Louisa, Maud, Zineb, Adrien, Lise et Arnaud. Sur une nappe orange et rouge, des salades et les bouteilles que chacun avait apportées ; contre le mur de la galerie, entre les étagères et les toiles, un projecteur. Ce soir-là, l'atelier-galerie est devenu une salle de projection.
La soirée s'est ouverte sans un mot, sur The Seasons' Canon, créé en 2016 au Palais Garnier pour cinquante-quatre danseurs du Ballet de l'Opéra de Paris, sur les Quatre Saisons de Vivaldi recomposées par Max Richter. Puis le silence, et une seule question : non pas ce que ça signifie, mais qu'avez-vous vu ? Des dizaines de corps qui se meuvent comme un seul. À quel moment une somme d'individus devient-elle un organisme ? C'est la question que pose Elias Canetti dans Masse et puissance. À l'apéritif, un détour par le maître de Pite, William Forsythe. Dans Synchronous Objects (2009), une de ses pièces est filmée d'en haut, et les signaux que se transmettent les danseurs sont annotés à l'écran : Forsythe montre le système qui organise le mouvement. Pite, formée chez lui au Ballet de Francfort, a pris le chemin inverse, en laissant le système disparaître dans l'exécution. Montrer la structure change-t-il ce qu'on voit ? En arrière-plan, la question qui traverse tout le travail de Pite, de sa compagnie Kidd Pivot aux plus de cinquante œuvres créées pour les plus grandes maisons : qu'est-ce que le corps sait que le langage ne peut pas dire ?
Pendant le dîner, The Statement (2016), créé pour le Nederlands Dans Theater sur un texte de Jonathon Young et une musique d'Owen Belton, a été projeté sur le mur. Quatre personnages autour d'une table doivent rédiger un communiqué après un conflit qu'ils ont eux-mêmes alimenté ; leurs phrases défilent en sous-titres pendant que leurs corps se tordent. Une table de dîner regardait une table de négociation. Le corps dit-il la même chose que les mots ? Pour Merleau-Ponty, le corps est un premier langage, antérieur à la pensée ; pour Kleist, la conscience est une entrave à la grâce, et la marionnette danse mieux que le danseur. Puis vint Body and Soul (2019), créé pour trente-six danseurs de l'Opéra de Paris, avec la voix de Marina Hands, les Préludes de Chopin et la musique d'Owen Belton. Une voix décrit en français deux hommes en conflit ; le texte revient, se superpose, se distord. Le corps illustre-t-il ce que dit la voix, ou dit-il autre chose ? Que reste-t-il quand les mots s'effacent ? Ce sentiment que le familier devient étrange, Freud l'appelle l'Unheimliche.
La soirée s'est achevée sur Angels' Atlas (2020), créé pour le Ballet national du Canada sur des musiques de Tchaïkovski, Owen Belton et Morten Lauridsen : pas de récit, la lumière comme personnage, et une dernière question restée ouverte, celle de ce qu'une œuvre émet sans le nommer et de ce que chacun reçoit malgré tout. À mesure que les extraits se succédaient, quelque chose a changé dans la pièce. La conversation ralentissait, et chez certaines invitées l'émotion gagnait. Elle ne venait d'aucune explication ni d'aucun argument, mais des corps à l'écran, de la musique, de la lumière. Personne ne l'a nommée ; chacun l'a sentie. C'était peut-être la réponse à la question de Crystal Pite : ce que le corps sait et que le langage ne peut pas dire passe quand même, d'un corps à un autre, à travers un écran, dans une galerie, un soir de mai. Puis la conversation a quitté la table et s'est prolongée dehors, sur le trottoir de la rue du Dragon. Pas de conclusion : une soirée de ce genre réussit si chacun repart avec une question qu'il n'avait pas en arrivant.
Artist Statement
Pour ce deuxième symposium, nous avons changé de méthode : non plus une conversation qui cherche son centre, mais une œuvre au centre. Les questions philosophiques ne devaient pas être apportées à la chorégraphie de Crystal Pite ; elles devaient venir d'elle.
De la danse à l'écran, dans la galerie d'un peintre, autour d'une table de dîner : le dispositif faisait partie de l'expérience. Une table qui en regarde une autre, des corps vus à travers la lumière, des mots qui se dissolvent dans le mouvement. Ce que nous mettions à l'épreuve, sans le dire, c'est si ce qui passe d'un corps à un autre peut survivre à l'écran, à la distance, à une pièce ordinaire. Il le peut.
Une soirée de ce genre réussit si chacun repart avec une question qu'il n'avait pas en arrivant. Pas une réponse. Une question.
Logistics
Le deuxième Symposium du Dragon s'est tenu le soir du lundi 25 mai 2026 chez Art Quam Anima, l'atelier-galerie du 28 rue du Dragon, dans le 6e arrondissement de Paris, à Saint-Germain-des-Prés. Huit participants ont partagé un dîner autour d'une longue table, pendant que des extraits de l'œuvre de Crystal Pite et les Synchronous Objects de William Forsythe étaient projetés sur le mur de la galerie.
Les œuvres projetées ce soir-là étaient The Seasons' Canon (2016), The Statement (2016), Body and Soul (2019) et Angels' Atlas (2020) de Crystal Pite, ainsi que Synchronous Objects (2009) de William Forsythe. Les repères philosophiques étaient Masse et puissance d'Elias Canetti, la Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty, Sur le théâtre de marionnettes de Heinrich von Kleist et L'Inquiétante Étrangeté de Sigmund Freud.
Le symposium est un format récurrent réunissant artistes, écrivains, étudiants et professionnels de l'art. Pour toute information sur les prochaines éditions, merci de contacter directement Art Quam Anima à la galerie.
Arnaud Quercy est un artiste parisien dont la pratique traverse la peinture, la musique et la sculpture. Son travail est ancré dans l'Idéamorphisme — le principe selon lequel une œuvre d'art ne porte pas de sens, mais le déclenche. Chaque pièce est conçue pour diffracter différemment à travers chaque personne qui la rencontre.
Il crée et expose à Art Quam Anima, sa galerie-atelier au 28 rue du Dragon, Saint-Germain-des-Prés, Paris.